Article sélectionné dans ce numéro : N° 297 : Printemps 2026
Sur la nature de la vertu

par Ralph Maxwell Lewis Imperator de l’A.M.O.R.C. de 1939 à 1987
La vertu est-elle innée ou est-elle acquise ? Naissons-nous avec des dispositions vertueuses ou les acquérons-nous à partir des traditions et des coutumes dominantes ? De plus, qu’entend-on au juste par la « vertu » ? Ce pourrait être une forme de discipline personnelle, une contrainte que l’on s’impose soi-même contre les tentations immorales et une conduite sociale malveillante. On suppose ainsi que la vertu s’oppose à l’immoralité ou au mal.
Au Moyen Âge, cependant, il fut louable et vertueux de s’opposer à une certaine conduite en grande partie permise aujourd’hui. Par exemple, la vertu n’était pas absolue, son appréciation était liée à ce qui, à l’époque, était dénoncé comme immoral. Une question se pose alors. La vertu devrait-elle avoir par elle-même une qualité positive inchangeable qui ne soit pas affectée par le mal moral variable ? Autrement dit, la vertu devrait-elle toujours s’opposer à certaines actions sans tenir compte du fait qu’elles sont généralement acceptées comme mauvaises ou amorales ?
Examinons l’autre conception de la vertu spécifiquement, c’est-à-dire celle qui a une base génétique – qui veut que nous naissions avec elle. Ceci signifierait que la vertu est un idéal développé – une motivation subconsciente transformée en règle intellectuelle de conduite personnelle. Cette conception cependant attribue une dualité à la vertu. D’un côté, c’est une impulsion immanente du subconscient ; de l’autre, c’est une production de la pensée, de la raison et la formation d’un idéal.
Si la vertu est double, sa seule qualité positive, absolue, est sa motivation subconsciente inhérente – un sentiment sans aucune pensée qui lui soit reliée directement. Plus simplement, c’est l’impulsion d’agir vertueusement, bien qu’elle ne soit pas exprimée intellectuellement en tant qu’idée. L’autre aspect de cette dualité supposée de la vertu est celui qui la relie objectivement à une conduite particulière ; autrement dit, qui lui fait choisir arbitrairement certaine conduite comme liée au sentiment que l’individu a intérieurement de la vertu.
Le point de vue ci-dessus ne fait pas de la vertu une idée universellement acceptée. Chaque personne ayant une inclination vertueuse l’interprète selon sa compréhension de ce à quoi la vertu devrait s’opposer. Cependant, nous constatons qu’il y a des vertus historiquement acceptées. L’impulsion de vertu, si nous pouvons l’appeler ainsi, a été intellectuellement reliée à des types de conduite précis.
Les soi-disant vertus cardinales proclamées par les anciens philosophes grecs étaient la justice, la prudence, la force et la tempérance. Plus tard, les vertus théologales de foi, d’espérance et de charité furent acceptées. Mais pourquoi ces conceptions particulières furent-elles choisies comme des vertus ? Ici nous revenons à la question : qu’est-ce donc que ce sentiment intérieur de la vertu, ou comment peut-elle être définie intellectuellement ? Les grands penseurs du passé ont débattu de cette question.
Une sagesse divine
Socrate enseignait que la vertu était un don naturel, une tendance innée. Ce n’était pas une habitude artificielle, c’est-à-dire qu’elle n’était pas acquise par l’éducation. Cependant, Socrate affirmait que la vertu pouvait être enseignée, mais seulement en accord avec la tendance naturelle de l’âme. Il disait que l’âme contient une sagesse divine. Cette connaissance personnelle pouvait être éveillée et était parfaite. La connaissance personnelle ou la connaissance du moi de l’individu était le commencement de l’existence personnelle. L’homme définissait la nature de la vertu avec cette connaissance éveillée dans l’âme. C’est pourquoi Socrate déclarait que « la vertu est la connaissance ». Cette connaissance de l’âme révélait à l’homme ce qui était « véritablement le mieux ». De plus, Socrate affirmait que toutes les vertus ne font qu’un car, derrière elles il y a la connaissance que l’homme a de leur bonne qualité, c’est-à-dire que pour l’homme elles sont « le mieux ».
Platon différait d’opinion avec son maître Socrate. Il enseignait qu’aucun principe unique de bonté n’est sous-jacent aux vertus. Toutes les vertus, soutenait-il, impliquent la même chose, l’opposé de l’ignorance. Autrement dit, la vertu est la connaissance de la meilleure sorte d’action. Par exemple, un individu est prudent non pas parce que sa conduite vient d’un sentiment intérieur du bien, mais plutôt parce que la connaissance lui montre que c’est la meilleure manière d’agir.
Cette connaissance de la vertu ne peut pas être enseignée, ni apprise de l’extérieur par des préceptes artificiels. Le point de vue de Platon était qu’imposer des règles, des codes moraux, est une méthode artificielle d’enseigner la vraie vertu. Une telle méthode est éphémère et tous les hommes n’expérimentent pas le bien que ces règles sont censées enseigner.
Cette connaissance de la vertu, dit Platon, doit être une révélation de l’âme. Ce doit être un éveil de la connaissance innée de l’âme. C’est, selon notre compréhension, une réponse du sentiment intérieur de la valeur chez l’individu, c’est-à-dire, de ce qui est vraiment le mieux pour l’homme. C’est le bien appris de l’intérieur.
Aristote déclarait que la vertu, comme le mal, est définie personnellement. Il y a des extrêmes dans la conduite humaine, certaines choses sont déclarées bonnes et leurs opposées mauvaises. Entre ces extrêmes, il y a un cours moyen qu’Aristote appelait le juste milieu. Le mal est ce qui n’est pas en accord avec le juste milieu. Notre décision sur ce qu’est ce juste milieu constitue notre idéal personnel de la vertu. C’est un processus de jugement attentif de nos actions et d’application de la raison comme guide.
Cependant, le juste milieu est-il le même pour chacun ? Les gens attribuent-ils la même limite au bien et la même ligne de commencement au mal ? Ce qui est le juste milieu pour certaines personnes ne tomberait-il pas partiellement parfois dans ce que d’autres pensent être le mal? C’est un problème auquel la société a toujours eu à faire face – l’accord sur ce qui est la vertu absolue. Cependant, la raison peut suggérer une vertu digne de confiance que tous les hommes peuvent pratiquer et que nous examinerons plus loin.
Les anciens Stoïciens furent des critiques de la tentative de l’homme pour rechercher la vertu. Ils avaient le sentiment que la tentative pour comprendre entièrement la vertu ouvrait la voie des émotions et de la sensibilité. L’homme devait agir avec indifférence et ne pas céder à ses sentiments. La force de l’homme, affirmaient-ils, était dans le refus des sentiments et des émotions. Une personne qui considérait quelque chose comme juste, bon et aimable était captivée par ses sentiments et montrait ainsi une faiblesse de la volonté.
Néanmoins, les Stoïques admirent plus tard la nécessité de certaines obligations des hommes les uns envers les autres. Zénon, le fondateur de l’école stoïque, expliquait cette obligation comme « ce que l’individu rencontre sur son chemin à accomplir ».
Le bonheur
Le philosophe allemand Kant (1724-1804) écrivait qu’il n’y a aucune relation entre la vertu et le bonheur. Il faisait ressortir que l’expérience révèle que les justes sont souvent abaissés et les méchants prospères. Plus succinctement, il affirmait que les hommes vertueux ne sont pas toujours heureux et que ceux qui sont heureux ne sont pas toujours vertueux. Cependant, Kant admettait que bien que la conduite vertueuse puisse être parfois désagréable, elle engendrait souvent un sentiment de respect et d’approbation personnels. Autrement dit, il est difficile de la pratiquer, mais c’est une tâche que nous avons de la fierté à accomplir.
Kant nous disait que la Volonté Divine procurait une expérience de félicité à ceux qui se conformaient à leur conscience. Mais pour se conformer à la conscience, l’individu doit croire qu’une Entité Divine, ou un Dieu, existe. C’est à partir d’une telle croyance que Kant affirme que la Volonté Divine est expérimentée personnellement comme une loi morale.
Quelle est exactement la position de l’homme moderne face à ces conceptions de la vertu ? La vertu est-elle entièrement innée ? L’apportons-nous en naissant ou bien est-elle une question d’acuité de jugement de ce qui est le mieux à accomplir ? Y a-t-il un point commun d’accord entre les conceptions des grands philosophes que nous avons brièvement cités ?
Chaque homme a le désir inné, instinctif de faire le bien, mais le bien pour qui ou pour quoi ? C’est ce qui est bien pour le moi. Chaque chose que l’homme fait doit satisfaire un aspect de sa nature. Même les soi-disant actes charitables, impersonnels, sont faits, si ce n’est par contrainte, pour satisfaire une sensibilité, un sentiment ou une émotion. Il peut sembler contradictoire d’assigner à des actes qui sont ordinairement considérés comme désintéressés la même catégorie de sentiments qu’à ceux qui sont considérés comme égoïstes. Cependant, instinctivement, l’homme fait toujours ce qu’il pense être le mieux pour lui-même, c’est-à-dire ce qu’il sent être personnellement satisfaisant.
Ceci ne dégrade pas l’homme et n’implique pas qu’il ne soit jamais vraiment vertueux. Il y a des degrés dans le service du moi. Par exemple, la satisfaction des appétits est essentiellement limitée au moi physique. L’ordre le plus bas du service du moi est quand celui où le moi seul est satisfait par les différents actes qu’il accomplit. Quand, cependant, le service du moi inclut les autres dans les bienfaits à recevoir, il est d’un ordre plus élevé. De plus, quand l’individu est juste dans ses actions, non seulement il fait l’expérience d’un sentiment personnel de rectitude, mais il apporte aussi des bienfaits aux autres. La vertu de force peut également avoir pour résultat du bien-être.
La vraie vertu existe non seulement dans le sens personnel que l’individu donne au bien, mais aussi dans le bien que les actes de l’individu peuvent apporter à d’autres. Disons simplement que la vertu est l’extension sympathique du bien personnel de l’individu en relation avec les autres.
Cependant, cette empathie ou extension de sentiment ne peut être basée sur l’émotion seule. Elle doit être guidée par la raison. Elle doit être pragmatique. Que devrions-nous reconnaître alors comme un bien qui a plus qu’une seule valeur personnelle limitée ? La vraie vertu doit concevoir comme bien ce qui porte plus loin que le moi immédiat. À cet égard, la vérité, l’honnêteté, et la tempérance sont des exemples de vraie vertu. La vérité n’est pas une vertu parce qu’elle est une habitude acquise ou parce qu’elle a été enseignée comme un code de justice. C’est la connaissance, la raison, qui nous dit que l’opposé de la vérité – le mensonge – est nuisible aux relations humaines. C’est pourquoi la vérité est pratique parce qu’elle est nécessaire. On peut dire la même chose de la tempérance et de l’honnêteté. La connaissance montre leur nécessité pratique, car, recourir à l’intempérance ou à la malhonnêteté c’est encourager des actions similaires dirigées contre le moi de l’individu.
Nous pouvons résumer en disant que la vertu est ce sens inné du bien personnel que la raison nous montre comme devant nécessairement s’étendre au-delà du moi immédiat de l’individu.





